Le vice-consul


Le vice-consul est un ouvrage publié en 1963, juste avant Le ravissement de Lol V. Stein. L'action se situe en Inde, terres propices à la souffrance d'une humanité bigarrées dont on suit trois membres radicalement différents, une mendiante, Anne-Marie Strette et le vice-consul de Lahore. La surprise vient du fait que ces trois personnages ne vivent pas dans un même monde, personnages de fiction oui, mais personnages de fiction les uns pour les autres. En suivant les amants blancs c'est toute la misère de l’Asie et particulièrement des Indes, liée à la mendiante, qui se trouve rassemblée dans ce roman.

Couverture du livre Le vice-consul

Etude du livre

Analyse des personnages

Une mendiante, Anne-Marie Stretter, le vice-consul de Lahore. D’autres gravitent autour de chacun d’entre eux. Autour de la mendiante, personnage de roman, de l’écriture d’un roman dans le roman, c’est toute la misère de l’Asie et particulièrement des Indes, de Calcutta, qui se trouve rassemblée.

C’est aussi la cruauté d’une mère qui chasse sa fille enceinte, c’est l’indifférence et la méfiance des autres, c’est l’aide d’une villageoise, c’est la recherche du contact des "Blancs" pour se nourrir et pour leur confier son enfant...

Peter Morgan, l’écrivain du roman de la mendiante et d’une autre femme, cherche dans l’écriture romanesque l’expression des aliénations qui engluent les êtres dans la chaleur et la misère des Indes.

Les amants, plus ou moins anciens, plus ou moins heureux des faveurs d’Anne-Marie Stretter, constituent un autre monde, celui des "blancs" aux Indes. Ils sont plus ou moins fascinés par l’ennui et la souffrance qu’incarne Anne-Marie Stretter.

Un autre monde, et peut-être un autre personnage, est omniprésent : les Indes, la chaleur, les villes et les mendiants. Les Indes ne sont pas seulement les Indes. Ils sont le pays où notre humanité existe à l’état brut, sans les artifices des autres sociétés. Ils sont le pays où se révèlent la condition humaine, la misère et de la souffrance de l’existence même. Les Indes, son fleuve, le Gange, ses îles, sont une terre de souffrance, pour tous : lépreux et miséreux, blancs coloniaux...

La mendiante, Anne-Marie Stretter, le vice-consul de Lahore sont cette humanité-là. Ils assument le statut du "paria" dans la société, soit asiatique, soit coloniale. Ils se côtoient, se rencontrent sans se reconnaître. A la fois aux bans de la société et faisant l’objet d’une sorte de considération charitable, ils fascinent. Ils provoquent des gestes et attitudes de commisération et d’aide. Ils suscitent un intérêt qui n’abolit ni la distance sociale ni leur statut social de "paria" : Peter Morgan écrit un début de roman à propos de la mendiante, Michael Richard ou Charles Rossett assument le rôle de chevalier servant, voire sont les amants occasionnels, à Anne-Marie Stretter, celle-ci écoute, de manière à peine attentive, le consul de Lahore.

Ces trois personnages intriguent par cette part de leur humanité qui nous révèle quelque chose de la nôtre: la souffrance d’exister. Le consul de Lahore se résigne à l’idée d’une affectation forcée loin de Calcutta, sur les bords de la mer d’Oman. Le dépliant se referme, le roman s'achève sur cette résignation et le mystère non-élucidé de la vie de cet homme, le vice-consul de Lahore. Le passage du vice-consul a troublé la vie de cette communauté de la colonie. Son départ ramènera certainement la paix. La société des Français de Calcutta se refermera sur Anne-Marie Stretter, sa solitude de "paria" , son ennui et sa mélancolie retrouvées.


Construction du livre

Un dépliant est, dans sa plus simple expression, une feuille de papier pliée plusieurs fois de manière plus ou moins égale. Chaque volet ainsi délimité se plie sur l’autre, verso contre recto. Chaque volet est en soi un monde. La pliure le lie au précédent, une autre pliure au suivant. Chaque face d’un volet est en contact avec celle de précédent ou du suivant. Ainsi chaque volet est à la fois essentiel aux autres et leur accessoire. Le tout, plié, est un univers en soi, replié sur lui-même de fait inaccessible. Un effort particulier est nécessaire à sa découverte. Seuls, le recto du premier volet et le verso du dernier verso, si on retourne le dépliant, nous donnent quelques indications essentielles mais insuffisantes. Le tout, ouvert, est le même univers, déployé, lisible comme une feuille de papier, organisée et découpée en colonnes.

Les pliures sont fondamentales : elles sont les lignes d’une organisation spatiale, elles sont les frontières entre des microcosmes qu’elles séparent et qu’elles articulent, elles sont des charnières qui permettent les pliages et dépliages. Elles sont ainsi les lignes de force d’un être; ici, le roman Le vice-consul.

Chaque volet est aussi un temps. Temps d’écriture et de lecture. Des instants qui se succèdent selon des périodes. Les pliures sont alors des articulations temporelles, des charnières qui composent le temps du roman, le distinguent du temps de la vie, procèdent aux décantations et aux recompositions nécessaires.


Extraits

L'enfant que la mère a chassée de chez elle

Si tu reviens, a dit la mère, je mettrai du poison dans ton riz pour te tuer.

Tête baissée, elle marche, elle marche. Sa force est grande. Sa faim est aussi grande que sa force. Elle tourne dans le pays plat de Tonlé-Sap, le ciel et le pays se rejoignent en un fil droit, elle marche sans rien atteindre. Elle s'arrête, repart, repart sous le bol. (page 10)

Dans la lumière bouillante et pâle, l'enfant encore dans le ventre, elle s'éloigne, sans crainte. Sa route, elle est sûre, est celle de l'abandon définitif de sa mère. Ses yeux pleurent, mais elle, elle chante à tue-tête un chant enfantin de battambang. (page 28)

L'enfant naît vers Oudang, dans un abri,... La femme l'a aidée. Pendant deux jours elle lui a apporté du riz, de la soupe de poisson et, le troisième jour, un sac de jute pour le départ, écrit Peter Morgan. (page 51)


La femme de L'ambassadeur : la légation du désir auprès de l'ennui

Ce soir, à Calcuta, l'ambassadrice Anne-Marie Stretter est près du buffet, elle sourit, elle est en noir, sa robe est à double fourreau de tulle noir, elle tend une coupe de champagne. Elle l'a tendue, elle regarde autour d'elle. Aux approches de la vieillesse, une maigreur lui est venue qui laisse bien voir la finesse, la longueur de l'ossature. Ses yeux sont trop clairs, découpés comme ceux des statues, ses paupières sont amaigries. (page 92)

Elle intrigue, la femme de Calcutta. Personne ne sait très bien à quoi elle occupe son temps, elle reçoit surtout ici, très peu chez elle, dans sa résidence qui date des Comptoirs, au bord du Grange. Elle est cependant occupée par quelque chose. Est-ce en éliminant les autres occupations possibles qu'on trouve qu'elle lit ? Oui. Depuis l'heure du tennis et celle de la promenade, que ferait-elle d'autre, chez elle enfermée ? Des colis de livres arrivent de France à son nom. Quoi d'autre ? Avec ses filles qui lui ressemblent, elle passe des heures chaque jour, on dirait. (page 94)


Le fantôme de Lahore, ou la douleur de la vision de la souffrance d'exister

Le vice-consul a par instants l'air d'être très heureux. Il est comme fou de bonheur, par instants. On ne peut pas ce soir éviter sa compagnie; est-ce pour cela ? Comme c'est étrange cet air qu'il a ce soir. De quelle pâleur est... comme s'il était sous le coup d'une émotion intense mais dont l'expression serait toujours différente, pourquoi? (page 99)

On dit :

-Il s'ennuyait à Lahore, c'est peut-être ça.

-L'ennui, ici, c'est un sentiment d'abandon colossal, à la mesure de l'Inde elle-même, ce pays donne le ton.

Anne-Marie Stretter est libre. Le vice-consul de Lahore se dirige vers elle. On dirait qu'il hésite. Il fait quelques pas. Il s'arrête. Elle est seule. Ne le voit-elle pas venir ? (page 117)


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