Le ravissement de Lol V. Stein


Le ravissement de Lol V. Stein est un roman publié en 1964, durant la période de diversification de Marguerite Duras. Il arrive après la fin de la guerre d'Algérie, qui a servit de cheval de bataille à l'écrivaine. L'histoire raconte comment un écrivain raconte la vie imaginée de son amie. On évolue dans un cercle fermé de 3 personnes, un couple et Lola Valérie Stein, et dans un monde restreint, qui oblige le narrateur à l'imaginaire face à son manque d'éléments factuels.

Couverture du livre Le ravissement de Lol V. Stein

Résumé

L’histoire de Lola Valérie Stein est racontée par l’homme qui l’aime et qui est le dernier amant de son amie Tatiana Karl. Il n’a guère d’éléments pour raconter la vie de la femme qu’il aime; il sait que Lol et Tatiana étaient au collège de grandes amies, il sait que Lol a été fiancée à Michael Richardson il connaît la scène du bal à T. Beach, celle où Anne-Marie Stretter lui ravit son fiancé, le mariage de Lol V. avec Jean Bedford, ses trois enfants et ses dix ans de vie à U. Bridge, son retour à S. Thala et enfin ses retrouvailles avec son amie Tatiana qui sont aussi sa rencontre avec elle, qui marque le glas de sa relation amoureuse avec Tatiana.

Il fait des hypothèses et invente la vie de Lola V. Stein. Ses inventions composent le roman. La mise en roman débute par cette révélation : pour comprendre la femme qu’il aime et sa propre relation à elle, il lui faut inventer la vie de Lol V. De nombreuses fois, dans le cours même du roman, il décrit une situation, il pose la question de la suite comme une énigme, il fait le choix d’une solution et indique très clairement sa décision de développer l’histoire dans ce sens.


Commentaire

Lola Valérie Stein, Tatiana Karl et Anne-Marie sont les trois figures de femme du roman, auxquelles se conjuguent trois figures d’homme, Jacques Hold, le narrateur et amant de Tatiana Karl, Jean Bedford le mari de Lol V. et Michael Richardson. Les femmes sont très investies dans la relation amoureuse, elles n’existent que sur ce mode, les hommes se définissent par leur vie sociale et d’être des sujets de désir de femme.

Chacune des figures de femme constitue avec une autre figure d’homme un couple. L’amitié entre Lol V. et Tatiana constitue la seule variante de cette mise en couple des personnages du roman. Leur amitié est ambigüe, elle est faite de sollicitude et d'incompréhensions, du besoin d'être ensemble et d'en finir, d'échanger et de mentir, de caresses et de séparation.

La série de couples constitue une chaîne de relations. Lol V. est l’unique personnage à être représentée dans une démarche individuelle. Alors, elle guette la marche d'un homme vers une femme ou elle épie un couple d'amants.

Les couples sont tous saisis dans un état plus ou moins avancé de décomposition ou de difficulté de vie; chacun de ces états décrit les différents degré de la vie de couple y compris la difficulté de se constituer en couple comme c’est le cas entre Jacques Hold et Lol V. Le couple Anne-Marie Stretter et Michael Richardson ne vaut que pour briser les fiançailles de Lol V. avec Michael. Jean Beford et Lol V. forment un couple sans vie. Tatiana et son mari, un couple sans réelle relation et Tatiana et son amant, un couple fondé sur le désir charnel sans réel amour et qui finit par se défaire quand Lol V. jette son dévolue sur Jacques H. Ce dernier doit être un amant pour être l'Amant. Il doit être du désir de toutes les femmes pour rendre à Lol V. le désir de l'amour.

Le système de relations entre personnages et couples a pour centre de gravité l’impossible relation de Michael Richardson et de Lol V. Stein, et la difficulté pour celle-ci de faire le deuil de la rupture : Lola Valérie dont Anne-Marie Stretter a ravi le fiancé un soir de bal à T. Beach, vit une souffrance si violente et si soudaine qu’elle est, elle-même, ravie à la vie et à l’expression des sentiments et de ses affects en général, jusqu’à la forclusion du désir, jusqu'à préférer l'ordre froid et sans vie d'une vie de conventions aux risques du désir et du plaisir. Lol V. est ce que l'abandon brutal du fiancé pour une autre : un être qui ne peut se constituer en sujet de désir d'un homme ! Un être mort ! Un être sans même pris dans les affects de la souffrance.

Le choix qu'elle fait de l'amant de Tatiana lui permet de s'engager à la fois dans la voie du deuil et de la ré-appropriation du désir en se constituant peu à peu en objet d'amour et de désir (passionnel) d'un homme qu'à son tour elle ravit à une autre femme, son amie de collège et celle qui lui avait tenu la main dans le moment difficile de la rupture, la scène du bal.

Jacques H. n'est-il pas le Michael Richardson du présent d'une relation qui se noue ? N'autorise-t-il pas Lol V. a "déconstruire" son "histoire" pour en écrire une autre ? Jacques y perd à son tour son image d'homme. La scène du bal est, dans la narration de Jacques Hold, récurrente. Ce retour répété de cette scène, à partir d'un présent, l'amour extatique de Jacques H. pour Lol V. au point de lui rendre impossible sa relation charnelle à Tatiana, lui permet de raconter une " histoire ", celle qui serait à la fois la guérison de Lol V. (le deuil et le choix du désir), le rôle qu'il y joue malgré lui, le fondement de leur relation amoureuse si difficile à s'établir et enfin le choix qu'elle fait violemment de lui.

La récurrence de la scène du bal, d'abord, est le fait du narrateur qui raconte. Puis elle est le fait de Lol V. dans une anamnèse lente et difficile, puis une réelle réminiscence pour être enfin, peu à peu, à chaque répétition jusqu'à une visite à T.Beach et à la salle du bal, une réappropriation d'une origine ainsi revécue. La scène d'amour à l'hôtel entre Jacques H. et Lol V., dans sa progression entre l'inhibition absolue et l'engagement physique hystérique, est, dans sa valeur cathartique, l'expression d'un aboutissement et d'une "histoire" réécrite qui s'achève.

Le roman a toutes les apparences de la logique fonctionnelle d'une cure psychanalytique.


Extraits

Lola Valérie Stein

Cela aussi : Lol a rencontré Michael Richardson à dix-neuf ans pendant des vacances scolaires, un matin, au tennis. Il avait vingt -cinq ans.... Il ne faisait rien. Les parents consentirent au mariage. Lol devait être fiancée depuis six mois, le mariage devait avoir lieu à l'automne, elle était en vacances à T. Beach lorsque le grand bal de la saison eut lieu au Casino municipal.

Tatiana ne croit pas au rôle prépondérant de ce fameux bal de T. Beach dans la maladie de Lol V. Stein. (page 12)

Quand elle connut Michael Richardson et qu'elle fut témoin de la folle passion que Lol lui portait, elle en fut ébranlée mais il lui resta néanmoins encore un doute : Lol ne faisait-elle pas une fin de son coeur inachevé ? (page 13)

Voici, tout au long, mêlés, à la fois, ce faux semblant que raconte Tatiana Karl et ce que j'invente sur la nuit du Casino de T. Beach. A partir de quoi je raconterai mon histoire de Lol V. Stein. (page 14)


Scènes de bal au casino de T. Beach

L'orchestre cessa de jouer. Une danse se terminait. La piste s'était vidée lentement. Elle fut vide. (page 15)

-Elles étaient ce matin à la plage, dit le fiancé de Lol, Michael Richardson.

Il s'était arrêté, il avait regardé les nouvelles venues, puis il avait entrainé Lol vers le bar et les plantes vertes du fond de la salle. Elles avaient traversé la piste et s'étaient dirigé dans cette même direction. (page 15)

Lol, frappée d'immobilité, avait regardé s'avancer, comme lui, cette grâce abandonné, ployante, d'oiseau mort... Qui était-elle ? On le sut plus tard : Anne-Marie Stretter. Etait-elle belle ?... Par quelle voie mystérieuse était-elle parvenue à ce qui se présentait comme un pessimisme gai, éclatant, une souriante indolence de la légèreté d'une nuance, d'une cendre ? (page 16)

Lorsque Michael Richardson se tourna vers Lol et qu'il l'invita à danser pour la dernière fois de leur vie. Tatiana Karl l'avait trouvé pâli et sous le coup d'une préoccupation subite si envahissante qu'elle sut qu'il avait bien regardé. Lui aussi. La femme qui venant d'entrer. (page 17)


Le désir comme appropriation d'un objet de désir

Elle s'ennuyait, à crier. Et elle criait en effet qu'elle n'avait rien à penser tandis qu'elle attendait, réclamait avec l'impatience d'un enfant un remède immédiat à ce manque... Puis Lol cessa de se plaindre de quoi que ce soit. Elle cessa même petit à petit de parler... Elle ne parla que pour dire qu'il lui était impossible d'exprimer combien c'était ennuyeux et long, long d'être Lol V. Stein. (page 24)

Lol souffrait d'une infériorité passagère à ses propres yeux parce qu'elle avait été abadonnée par l'homme de T. Beach. Elle payait maintenant,..., l'étrange omission de sa douleur durant le bal...

D'eux elle ne demanda jamais de nouvelles. Elle posa aucune question. Quand on jugea nécessaire de lui apprendre leur séparation

-...

- son calme fut jugé de bon augure... le juste retour des choses, la juste revanche...(page 25)


Le désir de Lola Valérie ou la mise en scène du scénario fantasmatique de Lol V. Stein

Je vois tout. Je vois l'amour même. Les yeux de Lol sont poignardés par la lumière : autour, un cercle noir. Je vois à la fois la lumière et le noir qui la cerne. (page 105)

- Je vous ai choisi.

Elle arrive, regarde, nous nous ne sommes jamais encore approchés. Elle est blanche d'une blancheur nue. Elle embrasse ma bouche. Je ne lui donne rien. J'ai eu trop peur, je ne peux pas encore. Elle trouve cette impossibilité attendue. Je suis dans la nuit de T. Beach. C'est fait. Là, on ne donne rien à Lol V. Stein. Elle prend. J'ai encore envie de fuir. -Mais qu'est-ce que vous voulez ?

Elle ne sait pas.

- je veux, dit-elle.

Elle se tait, regarde ma bouche. Et puis voici, nous avons les yeux dans les yeux. Despotique, irrésistiblement. Elle veut. (page 112)


La guérison de Lol

Tatiana me parle de Lol à voix basse, pressée.

-Quand Lol parle de bonheur; de quoi parle-t-elle ?

-Je n'ai pas menti.

-Je ne sais pas

Je suis au rendez-vous, six heures, le jour dit. Tatiana ne viendra sans doute pas.

La forme grise est dans le champ. Je reste assez longtemps à la fenêtre. Elle ne bouge pas. On dirait qu'elle s'est endormie.

Je m'allonge sur le lit. Une heure passe. J'allume quand il le faut.

Je me lève, je me déshabille, je m'allonge encore. Je brûle de désir de Tatiana. J'en pleure.

Je ne sais que faire. Je vais à la fenêtre, oui, elle dort. Elle vient là pour dormir. Dors. Je repars, je m'allonge encore. Je me caresse. Il parle à Lol V. Stein perdue pour toujours, il la console d'un malheur inexistant et qu'elle ignore. (page 162)

Tatiana est entrée, décoiffée, les yeux rouges elle aussi. Lol est dans son bonheur, notre tristesse qui le porte me parait négligeable. L'odeur du champ arrivait jusqu'à moi. Et voici celle de Tatiana qui l'écrase... Elle s'assied sur le bord du lit, et puis lentement, elle se déshabille, s'allonge à mes côtés, elle pleure. Je lui dis :

-Je suis moi-même dans le désespoir.

Je n'essaye pas de la prendre, je sais que je serai impuissant à le faire. J'ai trop d'amour pour cette forme dans le champ, désormais, trop d'amour, c'est fini...

Elle se relève, circule nue dans la pièce, va à la fenêtre, revient, y retourne, elle ne sait pas où se mettre... (page 163)

Lol rêve d'un autre temps où la même chose qui va se produire se produirait différemment. Autrement. Mille fois. Partout. Ailleurs. Entre d'autres, des milliers qui, de même que nous, rêvent de ce temps, obligatoirement. Ce rêve me contamine.

Je suis obligé de la déshabiller... (page 187)


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