Un barrage contre le Pacifique


Commencé dès 1947, le roman "Un barrage contre le Pacifique" est publié trois ans plus tard, en 1950. Il intervient alors que Marguerite Duras vient de divorcer de son premier mari et de se remarier avec Dionys Mascolo, dont elle aura un enfant dans cette période. C'est donc entre l'éducation de Jean, son fils en bas âge, et sa nouvelle histoire d'amour qu'elle écrit cette fresque inspirée de la situation qu'elle a connu jeune.

Couverture du livre Un barrage contre le Pacifique

Commentaires

Le décor

L'action se situe en Indochine française, elle met en place une mère et ses deux enfants Joseph et Suzanne vivant dans une plantation peu rentable et tentant de survivre de trafic divers. Ce roman raconte la difficulté de la vie de ce que l'on a appelé "les petits blancs" par rapport aux "grands", riches planteurs, chasseurs citadins, membres de la bourgeoisie coloniale, commerçante ou financière. Et, enfin, au-dessus de tout ce monde, omnipotents et prévaricateurs au détriment des plus pauvres des blancs, les fonctionnaires de l’administration coloniale qui ne vivent que de prébendes et d’extorsions de fonds.

La mère et ses enfants ne peuvent vivre qu’aux limites de la société coloniale et aux abords immédiats des villages où vivent les indochinois dans un dénuement absolu et à la merci de toutes les maladies, de la cruauté des tigres et de la force aveugle et meurtrière des marées de l’océan.


Le roman d'une lutte ardente

Pris dans cette situation somme toute peu enviable, "Un barrage contre le Pacifique" est vu comme le roman de la fatigue et de la souffrance d’une mère, de ses enfants, de sa domesticité indochinoise échouée auprès d’elle parce que, là, ils peuvent au moins manger, des paysans indochinois qu’elle rassemble autour d’elle dans de vains projets de conquête de terres cultivables sur la mer. Un roman de lutte parce qu’elle n’a pas d’autre solution, lutte contre la nature qui s’impose toujours et contre l’administration coloniale qui prélève et rend toute situation précaire et enlève peu à peu tout espoir. Elle lutte enfin contre elle-même, contre ses enfants qui ne rêvent que de quitter son domaine pour la ville où la vie parait forcément plus facile.

La mère rassemble sans cesse toutes les énergies pour maintenir son monde. Elle est la force centrifuge qui assure la survie et l’équilibre précaire de son monde. Elle s’oppose à toutes les forces centripètes qui travaillent à la disparition de son monde. L’écriture du roman prolonge les efforts de la mère, elle en est le reflet actif en terme d’écriture, elle assume l’héritage, elle est dans la filiation de l’attitude maternelle. Elle tente de rassembler tous les éléments de cet univers, de le constituer ainsi en monde. Elle est une écriture totalisant ce que la conscience et la mémoire vivent sous le mode de l’éparpillement et du sautillement, du morcèlement et du désordre fou de la remémoration. Elle est l’écriture de l’émotion et du chagrin, de la souffrance du deuil qui sont spontanément totalisants.

Elle est l’écriture de la tentative de la "totalisation", en multipliant et en entrecroisant dans un travail de maillage incessant, toujours renouvelé et toujours à renouveler, des romans : roman de la mère, roman du fils ainé, des relations de la mère et de son fils, de la fille, des relations de la mère et de la fille, du frère et de la sœur, d’un indochinois, le caporal, qui s’est arrêté là, auprès de la mère, avec sa famille parce que, là, ils n’ont plus faim… Le roman de la terre et de l’antagonisme de la terre et de l’océan, de la jungle et de la chasse, de la piste, de la piste où meurent les enfants, de ce coin de terre cerné par la jungle et l’océan, et de la ville coloniale… Le roman de cette petite communauté de blancs et des villages indochinois.

En définitive, le roman est aussi un constat d'échec : le fils et le frère parti, la mère meurt, la sœur s’abandonne à un homme qui n’est qu’un pâle reflet du frère perdu, le caporal et sa famille reprennent leur quête de leur nourriture, les paysans se soumettent à la fatalité d’une nature maitresse de la terre, l’administration pourra reprendre sa concession et exploiter un autre concessionnaire… dans une lutte sans fin semble t-il.


Le roman initiatique

"Un Barrage contre le Pacifique" inaugure quelques figures féminines qui hanteront les futurs romans de Marguerite Duras, et tout d'abord par la présence de la mère, une femme livrée corps et âme à l’amour de son fils, mais aussi une femme ravisseuse d’hommes. La femme à la recherche de l’amour absolu ou de l’absolu de l’amour, de l’amour comme une nécessité mais de l’amour toujours impossible. Aussi de la douleur des femmes, de la souffrance féminine, de la fatigue d’exister des femmes, de leurs efforts toujours recommencé au triomphe de la vie. Aussi à la sensibilité féminine à la précarité des êtres, à la souffrance des miséreux et des malades, à la désespérance comme religion ou comme culture pour ceux qui ne peuvent rien attendre de leur existence.

Et, à la lisière de ces cultures de femme, des hommes. Quels hommes ? Ceux qui portent comme une bannière leur sensualité, leur inaptitude à la souffrance comme leur aptitude à faire souffrir. Des hommes toujours à la lisière ou à l’horizon, proche et fuyant, de ces univers de femme. Avec leur folie, leurs ambitions et leur obstination, parfois leur souffrance et leur goût des femmes et de l’alcool, si fort qu’ils s’y perdent.


Le roman d'une séduction

La mère initie sa fille au rôle de la femme-appât, à la femme dont le corps dévoilé selon des procédures mesurées permet la captation de richesses. Suzanne, sa fille, découvre la sensualité des hommes, le caractère obstiné et la force brutale de leurs désirs, et son pouvoir sur eux. Elle découvre sa sensualité à cette manipulation et domination, à être désirée, à être l’objet de désir, à la sensation puissante d’exister dans l’aura du désir d’un homme.

Son frère l’initie à d’autres versants de la sensualité masculine et à sa manière de s’articuler à la sensualité féminine. D’abord la valeur de sa virginité : Joseph lui interdit toute relation sexuelle avec l’homme captif. Ensuite, dans la multiplicité de ses aventures, la puissance sublime de sensualité d’un homme sur les femmes de la plaine, et ainsi sur toutes les femmes; puis celles de la ville. Puissance sans retour sinon qu’elle donne, à ces femmes, la jouissance qui les soumet à l’iniquité de la domination égoïste de cet homme, au point de tout abandonner pour elle: la déréliction du désir assouvi, le déliement social de l’être qui en fait plus que l’expérience, une vie. Sensualité qui a la brutalité du chasseur à l’affut dans la jungle au prix de tous les risques et qui tue sans remords et pour la chasse.

Puis en se livrant aux assauts amoureux d’un homme à la figure proche de son frère, Suzanne s’initie à la souveraineté du plaisir sur son corps de femme, déjà représentée par la métaphore de la mer dont la houle porte et enivre.


Conclusion

Le roman "Un barrage contre le Pacifique" est par son écriture, à la fois, le dernier de ceux qui ont fait de Marguerite Duras un écrivain, reconnu et publié, et déjà le premier de ceux qui établiront sa réputation de romancier moderne.


Extraits

Extraits autour du malheur

Dès la première année elle mit en culture la moitié de la concession. Elle espérait que cette première récolte suffirait à la dédommager en grande partie des frais de construction du bungalow. Mais la marée de juillet monta à l'assaut de la plaine et noya la récolte. Croyant qu'elle n'avait été victime que d'une armée particulièrement forte, et malgré les gens de la plaine qui tentaient de la dissuader, l'année d'après la mère recommença. La mer monta encore... (page 25)

Si vous le voulez, nous pouvons gagner des centaines d'hectares de rizières et cela sans aucune aide des chiens du cadastre. Nous allons faire des barrages : les uns parallèles à la mer, les autres, etc.

Les paysans s'étaient un peu étonnés. D'abord parce que depuis des millénaires que la mer envahissait la plaine... (page 53)

Puis, en juillet, la mer était montés comme d'habitude à l'assaut de la plaine. Les barrages n'étaient pas assez puissants. Ils avaient été rongés par les crabes nains des rizières. En une nuit, ils s'effondrèrent. (page 57)


Extrait autour de l'amour

Le jour viendrait où une automobile s'arrêterait enfin devant le bungalow. Un homme ou une femme en descendrait pour demander un renseignement ou un aide quelconque, à Joseph ou à elle... Un jour un homme s'arrêterait, peut-être, pourquoi pas ? parce qu'il l'aurait aperçue près du pont. Il se pourrait qu'elle lui plaise et qui lui propose de l'emmener à la ville... Joseph aussi attendait une auto qui s'arrêterait devant le bungalow. Celle-là serait conduite par une femme blond platine qui fumerait des 555 et qui serait fardée. (page 22)

Une fois qu'elle fut sortie, Joseph dit : "On va jouer Ramona." Il alla chercher ses vieux disques dont Ramona était le plus précieux.

Ramona, j'ai fait un rêve merveilleux. Ramona, nous étions partis tous les deux. Nous allions lentement loin de tous les regards jaloux et jamais deux amants n'avaient connu de soirs plus doux...

Jamais Joseph ni Suzanne n'en chantaient les paroles. Ils en fredonnaient l'air. Pour eux c'était ce qu'ils avaient entendu de plus beau, de plus éloquent. L'air coulait, doux comme le miel... Lorsque Joseph le faisait jouer, tout devenait plus clair, plus vrai ; la mère qui n'aimait pas ce disque paraissait plus vieille et eux ils entendaient leur jeunesse frapper à leurs tempes comme un oiseau enfermé... c'était l'hymme de l'avenir, des départs, du terme de l'impatience... Il donnait à Joseph l'envie d'une femme de la ville... C'était après avoir dansé avec elle sur cet air-là qu'un soir Agosti l'avait entrainée brusquement hors de la cantine jusqu'au port. Il lui avait dit qu'elle était devenue une belle fille et il l'avait embrassée. "Je ne sais pas pourquoi, tout d'un coup, j'ai eu envie de t'embrasser". (page 86)


Extrait autour de la mère

La mère avait eu pourtant des débuts qui ne le prédestinaient en rien à prendre vers la fin de sa vie une telle importance dans l'infortune, qu'un médecin pouvait parler maintenant de la voir mourir de cela, mourir de malheur. (page 22)

Quand ils allaient à Ram, la mère relevait sa natte et se chaussait. Mais elle gardait sa robe de cotonnade grenat, qu'elle ne quittait d'ailleurs jamais que pour dormir. Quand elle venait de la laver, elle se couchait et dormait pendant que la robe séchait. (page 39)

La mère proclamait :"Il n'y a que la richesse pour faire le bonheur. Il n'y a que des imbéciles qu'elle ne fasse pas le bonheur." Elle ajoutait :"Il faut, évidemment, essayer de rester intelligent quand on est riche." (page 45)


Extrait autour de la fille Suzanne

C'avait éclaté lorsque Suzanne était sortie de table. Elle s'était enfin levée et elle l'avait frappée avec les poings de tout ce qui lui restait de force. De toute la force de son droit, de toute celle, égale, de son doute. En la battant, elle avait parlé des barrages, de la banque, de sa maladie, de la toiture, des leçons de piano, du cadastre, de sa vieillesse, de sa fatigue, de sa mort. Joseph n'avait pas protesté et l'avait laissée battre Suzanne. Il y avait bien deux heures que ça durait... Elle frappait encore comme sous la poussée d'une nécessité qui ne la lâchait pas...

Suzanne ne répondait plus. La mère se lassait, oubliait. (pages 136-137)

La première fois que Suzanne se promena dans le haut quartier, ce fut donc un peu sur le conseil de Carmen. Elle n'avait pas imaginé que ce devait être un jour qui compterait dans sa vie que celui où, pour la première fois, seule, à dix-sept ans, elle irait à la découverte d'une grande ville coloniale. Elle ne savait pas qu'un ordre rigoureux y règne et que les catégories de ses habitants y sont tellement différenciés qu'on est perdu si l'on arrive pas à se retrouver dans l'une d'elles. Suzanne s'appliquait à marcher avec naturel... On la regardait. On se retournait, on souriait. Aucune jeune fille blanche de son âge ne marchait seule dans les rues du haut quartier... (page 185)


Extrait autour du fils Joseph

Suzanne ne pleurait plus. Elle pensait à Joseph. Il était assis sur un sac de riz, au milieu de ces choses auxquelles il tenait encore plus qu'à tout : ses fusils et ses peaux. C'était un chasseur, Joseph, et rien d'autre. Il faisait encore plus de fautes d'orthographe qu'elle... Quand il réfléchissait, comme ce soir, avec difficulté et avec dégout, on ne pouvait pas s'empêcher de le trouver très beau et de l'aimer fort.

-Vas y, répéta Joseph, t'en fais pas...

-T'en as marre ? demanda Suzanne...

-C'est rien. Elle t'a fait mal ?

-C'est pas ça...

-Merde, dit Joseph, faut penser à elle aussi.. elle est vieille,..., puis elle en a marre plus que nous. (page 144)

Suzanne se leva. Alors qu'elle sortait, Joseph lui demanda :

t'as couché avec lui ou t'as pas couché avec lui ?

- Non, je n'ai pas couché avec lui.

- Je te crois. C'est pas pour ce qui est de coucher mais il ne faut que ce soit avec lui, c'est un salaud. Faudra que tu lui dises demain de plus jamais revenir.

Plus jamais ,

- Plus jamais.

- Et alors ?

- Je ne sais pas, dit Joseph, on verra. (page 145)


Adaptations cinématographiques

Le film de Rithy Panh (2008)

Il s'agit d'une production franco-belge à laquelle a participé Isabelle Huppert, Gaspard Ulliel et Astrid Berges-Frisbey, qui jouait le rôle de Suzanne, la jeune fille alter-ego de Marguerite Duras. Le film raconte le mal être de deux enfants, Suzanne et Joseph, face à une mère s'évertuant à bâtir un avenir à sa famille en prenant un barrage en concession. Le cadre est bien sûr l'Indochine des années 20.

Ce film a reçu de bonnes critiques à sa sortie, en particulier pour le jeu de ses acteurs. La mise en scène a toutefois été montré du doigt, il s'agit d'un point faible.

Histoire

Dans le décor de l'Indochine des années 20, vit une famille sur le littoral Pacifique. Elle composée de la mère, du fils de 20 ans et de la fille de 16 ans. La mère achète des terrains cultivables pour pouvoir survivre, mais ceux-ci s'avère inappropriés car ils sont régulièrement inondés par l'océan. Afin de les rendre utilisables elle se lance dans la construction d'un barrage, mais elle devra se battre contre l'administration bureaucratique corrompue, l'opposition des habitants et ses propres enfants, qui ne rêvent que de quitter ce lieu isolé. Ceux-ci, élevés seuls, jouissent d'une grande liberté qui va profiter à Suzanne lorsqu'elle rencontre un riche homme d'affaires chinois tombé sous son charme. Le reste de la famille voit alors là une possibilité de s'enrichir facilement.

Distribution

  • Isabelle Huppert (La mère)
  • Astrid Berges-Frisbey (Suzanne)
  • Gaspard Ulliel (Joseph)
  • Randal Douc (Mr Jo)
  • Stéphane Rideau (Agosti)
  • Lucy Harrison (Carmen)

Le film de René Clément (1957)

Première adaptation cinématographique du livre de Marguerite Duras, ce film suit de près la trame littéraire. L'histoire est donc identique, une mère tente de rendre utilisable des terres achetés le long d'une rivière en construisant, seule, un barrage pour empêcher l'océan de les noyer. Elle utilisera pour ça la relation intime de la fille Suzanne avec un riche chinois rencontré par hasard.

Ce film est plutôt mal connu des spectateurs français. Il faut pourtant signaler la présence d'Anthony Perkins au générique.

Distribution

  • Jo Van Fleet (La mère)
  • Silvana Mangano (Suzanne)
  • Anthony Perkins (Joseph)

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