Hiroshima mon amour


Hiroshima mon amour est avant tout un scénario de film, film réalisé en 1959 par Alain Resnais. Ce dernier cherchait une histoire plausible tournant autour de la catastrophe d'Hiroshima mais ne parvenait pas à la trouver. Il fit appel à Marguerite Duras qui n'hésita pas. Le livre correspondant à cette histoire a été édité la première fois en 1960.

Couverture du Hiroshima mon amour, dit-elle

Résumé

Août 1957. L'action raconte l'histoire d'amour que va vivre une jeune femme française, actrice, et un japonais, architecte, qui se rencontrent pour les besoins du tournage d'un film sur Hiroshima et les dégâts qu'on engendré les explosions de la bombe nucléaire. Au fil de leur relation le livre dérive de l'évocation de ces dégâts par le japonais vers le calvaire qu'a vécu la femme lors de la libération, alors qu'elle vivait une relation d'amour avec un soldat allemand. Tondue, rejetée, elle devra fuir sa famille et sa ville pour s'ancrer dans l'anonymat de Paris.

La redécouverte de l'amour avec ce japonais s'inscrit alors dans une volonté de faire table rase de son passé, passé qui ne parvient pas à disparaitre complètement.


Commentaire

Issu d'un scénario de cinéma, le livre "Hiroshima mon amour" est bien plus que la retranscription du scénario sous forme littéraire, c'est avant tout un véritable livre au style purement "durassien". Ca a été une volonté de l'auteure de faire ainsi plutôt que d'éditer, un an après la sortie du film sur les écrans, d'une reprise du scénario et des dialogues tels que les avaient demandé Alaine Resnais. Ainsi ce livre n'a pas une trame classique. Il se décompose en 5 chapitres distincts, chacun se déroulant à une époque différentes, dans un lieu différent. Ainsi le réalisateur fait faire un travail de reconstitution aux spectateurs, travail que l'on retrouve dans le livre bien entendu. Au fil du temps le spectateur sera amené à reporter ses propres sentiments sur les protagonistes, et ça quelle que soit l'époque, ce qui l'amène à reconstituer le puzzle de ses propres sentiments.

Les cinq parties sont, dans l'ordre :

  • Evocation de l'amour naissant entre les personnages

  • Le bombardement de Nevers et ses conséquences

  • La vie à Nevers pendant la seconde guerre mondiale

  • Le tournage du film sur Hiroshima

  • La manifestation refusant l'armement nucléaire

La première partie du film est plutôt étrange, mais c'est aussi une trace de la patte de Marguerite Duras. Sur des images d'horreur, en particulier de celles montrant deux corps carbonisés à Hiroshima, sont dits des textes radicaux, fermés. Il s'agit de l'échange entre un homme et une femme, l'homme prétendant que la femme ignore ce qui s'est passé à Hiroshima, la femme prétendant le savoir. Ce dialogue tranchant et finalement impossible s'arrête brusquement par la vision, par le spectateur, du corps des deux protagonistes, qui se mettent alors réellement à dialoguer. L'histoire peut commencer.

Voici la reproduction de ce dialogue.

ELLE

— J'ai vu les actualités. Le deuxième jour, dit l'Histoire, je ne l'ai pas inventé, dès le deuxième jour, des espèces animales précises ont ressurgi des profondeurs de la terre et des cendres. Des chiens ont été photographiés. Pour toujours. Je les ai vus. J'ai vu les actualités. Je les ai vues. Du premier jour. Du deuxième jour. Du troisième jour.

LUI (il lui coupe la parole).

— Tu n'as rien vu. Rien. Chien amputé. Gens, enfants. Plaies. Enfants brulés hurlant.

ELLE

— ... du quinzième jour aussi. Hiroshima se recouvrit de fleurs. Ce n'étaient partout que bleuets et glaïeuls, et volubilis et belles d'un jour qui renaissaient des cendres avec une extraordinaire vigueur, inconnue jusque-là chez les fleurs.

ELLE

— Je n'ai rien inventé.

LUI

— Tu as tout inventé.

ELLE

— Rien. De même que dans l'amour cette illusion existe, cette illusion de pouvoir ne jamais oublier, de même j'ai eu l'illusion devant Hiroshima que jamais je n'oublierai. De même que dans l'amour. Des pinces chirurgicales s'approchent d'un œil pour l'extraire. Les actualités continuent.

ELLE

— J'ai vu aussi les rescapés et ceux qui étaient dans les ventres des femmes de Hiroshima. Un bel enfant se tourne vers nous. Alors nous voyons qu'il est borgne. Une jeune fille brûlée se regarde dans un miroir. Une autre jeune fille aveugle aux mains tordues joue de la cithare. Une femme prie auprès de ses enfants qui meurent. Un homme se meurt de ne plus dormir depuis des années. (Une fois par semaine, on lui amène ses enfants.)

ELLE

— J'ai vu la patience, l'innocence, la douceur apparente avec lesquelles les survivants provisoires de Hiroshima s'accommodaient d'un sort tellement injuste que l'imagination d'habitude pourtant si féconde, devant eux, se ferme. Toujours on revient à l'étreinte si parfaite des corps.

ELLE (bas)

— Ecoute... Je sais... Je sais tout. Ça a continué.

LUI

— Rien. Tu ne sais rien

Ce passage liminaire évoque l'impossibilité de décrire l'indicible, comme si les mots ne pouvaient pas expliquer les horreurs vécus au XXe siècle. Et il faut le truchement de deux êtres vivants pour commencer à l'évoquer à travers l'histoire vécue, finalement une histoire humaine.

Le film s'oriente ensuite vers un monologue. Le japonais pose des questions, reste fermé sur sa propre histoire pour libérer la parole de son amante. Et le film raconte alors le calvaire de cette femme à Nevers, son histoire d'amour, la mort de son amant allemand, puis sa tonte, la honte ressurgissant sur sa famille, son enfermement dans la cave familiale le temps de la repousse des cheveux, et enfin son exil à Paris.


Analyse du livre

Les messages du livre

De cette histoire assez simple, formée essentiellement de dialogues, il en ressort quelques messages simples, sur la force de la mémoire et son corolaire, l'oubli, sur la réconciliation entre les peuples, et sur l'impossibilité de témoigner de l'indicible.


La mémoire

A la mémoire est liée la douleur du passé, individuel ou collectif. L'oubli vient apaiser cette douleur, mais cet oubli est difficile à atteindre et s'efforce de revenir à la mémoire. D'où un constant combat entre la volonté humaine de vivre avec sa douleur et le travail du temps qui use la mémoire et adoucit l'Homme. Hiroshima, mon amour s'inscrit dans une dialectique de la mémoire et de l'oubli où les deux phénomènes ne s'opposent pas mais sont traités en étroite relation l'un avec l'autre. S'il est un art de la mémoire, Hiroshima mon amour présente un art de l'oubli impossible à saisir sans é voquer la mémoire. De ce fait, le film et le livre, chacun à l'aide des procédés qui lui sont propres, posent la question du devoir de mémoire et la fonction de l'oubli.

Il existe une autre approche, établie par Christophe Carlier en 1994 et qui viserait à étudier le thème de la mémoire à travers les 5 parties du livre. La première partie serait dominée par un échec de la mémoire historique au sens où celle-ci relève de souvenirs appris et fabriqués; la deuxième partie met l'accent sur la mémoire individuelle et sur la réminiscence involontaire; dans la troisième partie, il y aurait une fois encore dénonciation du mensonge de la mémoire historique qui s'effacerait définitivement au profit de la mémoire intime, mise à nue dans la quatrième partie sous la forme d'un entretien psychanalytique, au cours duquel le passé effacerait le présent; la cinquième partie serait marquée par le souvenir prenant la place du présent comme celle de l'avenir, traduisant une impossibilité d'échapper au passé.


Le rapprochement des peuples

Le deuxième message est plus compréhensible, plus simple à appréhender. En mettant en parallèle deux victimes de l'Histoire sur deux périodes différentes et deux lieux opposés, l'auteur a voulu rapprocher tout types d'évènements identiques et ainsi évoquer l'absurdité des oppositions entre peuples. Le simple fait que l'histoire tourne autour d'un japonais et d'un français, que rien ne rapproche ni n'oppose, en est une évocation.


Le témoignage de l'indicible

Dans "Hiroshima mon amour" le fait de parler d'Hiroshima est tout de suite posé comme une impossibilité. "Impossible de parler de Hiroshima. Tout ce qu'on peut faire c'est de parler de l'impossibilité de parler de Hiroshima." (p. 10) Les thèmes du silence et de l'impossibilité de dire et de comprendre sont d'ailleurs récurrents dans l'œuvre durassienne.

Ici, le rythme et le foisonnement des commentaires disparates du personnage féminin dans la première partie du texte tendent à confiner que l'énumération de ce que tout le monde peut voir à Hiroshima ou savoir à son sujet est une entreprise vaine en tant que description, mais aussi en tant qu'acte de mémorisation. Étrangement, l'hyperbole marque ici le manque, l'insuffisance. La répétition est, dans ce cas précis, surtout produit pour évoquer l'impossible. De plus l'hyperbole est présente dans la plupart des comparaisons et des métaphores de la langue courante sans que son effet amplificateur ne frappe à outrance les locuteurs. Bien que les dialogues soient pour la plupart justement basés sur le langage usuel, dans Hiroshima mon amour la figure d'amplification qui vise à outrepasser la réalité est employée à sa pleine capacité et doit être analysée comme une figure de l'horreur, de l'indicible parce qu'elle tend à décrire quelque chose d'inconcevable.

L'impossibilité de parler d'Hiroshima revient bien sûr à l'impossibilité de témoigner, autrement dit, à l'incapacité d'authentifier ses dires en qualité de témoin. D'une part, parce qu'il s'agit d'un évènement dont « le sens, les raisons du comportement des bourreaux, des victimes, et souvent jusqu'à leurs propos apparaissent toujours comme une énigme insondable », d'autre part parce que ces hommes et femmes sont évidemment des survivants. Ce dernier terme est à saisir ici dans le sens où est survivant celui qui n'a pas vécu jusqu'au bout l'expérience. Or, d'un point de vue juridique, le témoin est celui qui a vécu le crime, qui engage son existence et sa parole contre l'existence et la parole de l'accusé justement parce qu'il était là. Selon cette définition, seuls les disparus seraient habilités à témoigner. Ainsi, le fait même que les rescapés soient restés vivants entrave l'intégralité - et non la légitimité - de leur témoignage. Les survivants se voient donc condamnés à « témoigner de l'impossibilité de témoigner ».


Le film

A noter la force du film qui parvient à traiter d'un thème purement littéraire tout en évitant les écueils propres au cinéma. L'émotion est parfaitement au rendez-vous, et le succès du film l'a bien montré. Et pour la petite histoire, il faut savoir qu'Alain Resnais et Marguerite Duras n'étaient pas d'accord sur la fin du film, à savoir si l'héroïne allait rester à Hiroshima ou pas. Du coup, la fin du film est restée ouverte !


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